Aventure
Henri-Germain Delauze, le visionnaire de l’offshore
Parti de trois fois rien, Henri-Germain Delauze s’est hissé dans le club très fermé des pionniers du XXe siècle. À l’époque où certains croient dur comme fer aux maisons sous la mer, il envisage d’envoyer des plongeurs travailler à grande profondeur. Sa ténacité et sa rencontre avec le docteur Fructus vont confirmer son idée visionnaire.
Issu d’une famille de viticulteurs vauclusiens, le jeune Delauze passe sa jeunesse entre Cairanne et Toulon. En 1949, un diplôme d’ingénieur en poche, il part à Madagascar faire son service militaire. Un voyage déterminant pour tout le reste de son parcours…
DE LA VIGNE À LA MER
À Madagascar, Delauze découvre la mer. Durant trois années, il va explorer en apnée les fonds de l’océan Indien et chasser quelques beaux poissons. De retour à Marseille en 1952, il rejoint l’équipe Cousteau et l’OFRS (Office français de recherches scientifiques). Il apprend à plonger en bouteilles, participe aux fouilles archéologiques du Grand Congloué et goûte à la spéléologie dans le gouffre de la Fontaine de Vaucluse. Mais la sauce ne prend pas avec Cousteau et au bout de trois ans, Delauze s’éloigne vers d’autres aventures. Il travaille un an chez Spiros comme ingénieur en techniques de l’air comprimé puis entre dans une société de travaux publics, les Grands travaux de Marseille. Il va diriger notamment le chantier d’un tunnel autoroutier sous-marin à Cuba et celui d’un tunnel sous la Seine à Paris.
En 1959, Delauze obtient des bourses et se rend aux États-Unis. Il reprend ses études et obtient un Master of Sciences en géologie marine en 1960. Pendant trois mois, il intervient à San Diego comme consultant pour la Marine américaine au NEl (Navy Electronic Laboratory) puis effectue des plongées en baie de Monterey comme consultant géologique pour des sociétés d’offshore pétrolier. “C’est à cette époque que le déclic s’est produit, expliquera-t-il plus tard. En évoluant dans ce milieu, j’ai pris conscience que l’avenir du pétrole était sous la mer. Nous avons donc décidé de rentrer en France et de créer la Comex.”
LA COURSE AUX PROFONDEURS
La Compagnie maritime d’expertise voit le jour en septembre 1961. Dans le même temps, Delauze s’engage avec le CNRS et la Marine nationale comme coordinateur des plongées pour des campagnes scientifiques profondes avec le bathyscaphe Archimède. Sur les 52 plongées réalisées à travers le monde de 1962 à 1967, il en fera 32 dont la plus profonde à 9545 mètres dans la fosse des Kouriles. En 1963, Delauze crée le Centre d’expérimentation hyperbare et jette en 1965 les bases du concept de système mobile de plongée à saturation avec tourelle alors que tout le monde croit dur comme fer aux maisons sous la mer Précontinent et Sealab. En 1966, avec l’aide précieuse du docteur Xavier Fructus, a lieu la première plongée expérimentale à 150 mètres. Elle sera suivie de la première plongée en tourelle en mer à 160 mètres avec sortie des plongeurs en pleine eau.
En 1967, Delauze quitte le CNRS pour se consacrer exclusivement à la Comex. C’est le début de la course aux profondeurs avec une série de programmes expérimentaux en caisson et en mer étalés sur vingt ans et menés sous la responsabilité du docteur Fructus (voir encadrés). Une étape importante est franchie en 1968 avec la mise en évidence du syndrome nerveux des hautes pressions (SNHP). À cette occasion, Henri-Germain Delauze et l’Américain Ralph Brauer sont les premiers à effectuer des tests à 335 mètres dans le caisson piscine du CEH. En 1969, les équipements du nouveau CEH permettent de poursuivre les essais en caisson jusqu’à 1200 mètres et de repousser les limites de la profondeur jusqu’à atteindre le record de 701 mètres en 1992. Durant cette période, la société Comex prospère et de nombreuses filiales sont créées dans le monde. En 1974, Comex USA s’implante à Houston, centre stratégique du monde pétrolier. Le groupe compte alors près de 3000 salariés dont 600 ingénieurs et 700 plongeurs.
L’APRÈS-PÉTROLE
Sous l’impulsion de Delauze, la Comex s’est forgé une solide réputation dans l’exploitation du pétrole offshore. En 1981, malgré un contexte difficile, le milliard de francs de chiffre d’affaires est franchi et vingt-sept sociétés de services sont réparties sur les cinq continents. Mais la tendance s’inverse quand l’industrie pétrolière lorgne vers la robotique sous-marine. Le PDG crée alors de nouvelles filiales pour diversifier ses activités. C’est ainsi que voit le jour à Marseille le Centre spatial européen pour la formation et l’entraînement des astronautes aux activités extravéhiculaires (EVA). En 1990, le scaphandre développé par Comex et Dassault sera validé par le spationaute Jean-Loup Chrétien. La société développe également des sous-marins d’exploration profonde civils et militaires et des engins d’assistance. En association avec l’Ifremer, la Comex conçoit et lance en 1987 l’un des plus grands sous-marins civils du monde, le Saga. L’année 1987 voit aussi la naissance de la filiale Comex Marine Parks, dédiée aux loisirs sous-marins.
En 1992, mis en difficulté financière, Henri-Germain Delauze cède à contrecœur sa filiale mondiale de travaux offshore Comex Services. Il sauve ainsi plus de 2000 personnes du chômage. Ses efforts se concentrent alors sur Cybernétix et Comex Nucléaire et sur ses campagnes archéologiques sous-marines. En 1994, il lance la construction du Remora 2000, sous-marin biplace capable de plonger à 610 mètres. En 1996, une expédition archéologique aux Philippines rassemble les grands moyens de Comex pour trois mois de recherches en haute mer : le Minibex, le ROV et le Remora 2000 mettent à jour de nombreuses découvertes qui seront restituées au musée de Manille.
En 1998, suite à la remontée de la gourmette de Saint-Exupéry par le pêcheur Jean-Claude Bianco, Delauze se lance à la recherche de l’avion au large de Marseille. En 2003, après que Luc Vanrell découvre des éléments de P38, le Minibex remonte les restes d’un avion qui, grâce au numéro de série gravé sur les turbines, s’avérera être celui de Saint-Exupéry.
UNE RENOMMÉE INCONTESTABLE
De l’avis unanime de nombreux anciens scaphandriers de la Comex comme Henri Raibaldi, Marcel Giraud ou Michel Plutarque, la rencontre avec Henri-Germain Delauze a complètement bouleversé leur vie. Patron respecté, il accordait une entière confiance à ses hommes et leur a permis de participer à une aventure humaine et technologique hors du commun. Dorénavant, le Président, qui totalise à lui seul près de 10000 plongées professionnelles ou archéologiques et plus de 1000 plongées en sous-marin, goûte une retraite bien méritée dans sa maison du Vieux-Port.
Quant à la Comex, elle recentre aujourd’hui ses activités sur l’ingénierie hyperbare et le service sous la mer en s’appuyant sur son savoir-faire unique reconnu mondialement.
LES PROGRAMMES D’EXPÉRIMENTATION RÉALISÉS EN CENTRE D’EXPÉRIMENTATION HYPERBARE
- Hydra 1 (1968-1969) : premières expériences sur un singe à l’Héliox.
- Physalie (1968-1972) : mise en évidence du syndrome nerveux des hautes pressions (SNHP).
- Sagittaire (1971-1974) : détermination des performances physiques et intellectuelles des plongeurs au cours de plongées de longue durée allant jusqu’à 610 mètres.
- Hydra 4 (1984) : plongées entre 120 et 300 mètres à l’Héliox.
- Hydra 5 (1985) : des plongeurs vivent à 450 mètres pendant 36 jours à saturation sous Hydrox.
- Hydra 9 (1989) : record de 73 jours de saturation à l’Hydrox.
- Hydra 10 (1992) : Théo Mavrostomos atteint la profondeur record de 701 mètres en caisson.
LES PROGRAMMES D’EXPÉRIMENTATION RÉALISÉS EN MER
- Janus 2 (1970) : 3 plongeurs travaillent à 250 mètres dans la baie d’Ajaccio.
- Janus 4 (1977) : 6 plongeurs travaillent entre 470 et 501 mètres en baie de Cavalaire.
- Hydra 3 (1983) : Delauze plonge en mer à 91 mètres sous Hydrox.
- Hydra 8 (1988) : des plongeurs sous Hydréliox connectent deux tronçons de pipeline à 530 mètres de fond.

LES DATES CLÉS DE SA CARRIÈRE
1929 : naissance à Cairanne (84).
1956 : entre dans la société de travaux publics Grands travaux de Marseille.
1961 : création de la Comex.
1962 : plongée à 9545 mètres dans la fosse des Kouriles.
1963 : création du premier Centre expérimental hyperbare (CEH).
1967 : début des programmes d’expérimentations hyperbares.
1969 : mise en place du nouveau CEH.
1970 : avec Physalie 5, deux hommes atteignent les 520 mètres à l’Héliox.
1974 : création du Cetravul et lancement de Sandokan.
1976 : coopération avec la Marine nationale et lancement de Talisman.
1981 : lancement de Seabex, premier navire à positionnement dynamique destiné à la plongée.
1983 : Delauze atteint les 91 mètres sous Hydrox.
1985 : lancement de Saga, le plus gros sous-marin civil “crache-plongeurs’” du monde.
1988 : Hydra 8 et lancement du Minibex.
1991 : reçoit la distinction « OTC – Distinguished Achievement Award for Individuals », pour son rôle de pionnier dans le développement des activités sous-marines pour la production du pétrole offshore.
1994 : construction du Remora 2000.
2000 : construction de Janus.
2005 : reçoit le Grand prix des sciences de la mer.
Texte Franck Lucien, photos Comex


















